Trois vidéos virales circulent en ce moment, deux américaines et une française, avec des titres qui claquent : la Chine aurait “fermé le commerce de l’or”, et se préparerait à un or à 38 000 dollars l’once. Plusieurs personnes m’ont partagé ces vidéos ces derniers jours en me demandant s’il fallait acheter de l’or en urgence. J’ai fait ce que je fais avant toute décision : vérifier chaque affirmation à la source. Verdict : il y a du vrai, du très vrai même, et il y a du bruit. Voici le tri.
Les 5 faits durs, vérifiés un par un
Commençons par ce qui est exact.
- L’or a dépassé les obligations américaines dans les réserves des banques centrales. Fin 2025, l’or représentait environ 27% des réserves mondiales des banques centrales, contre 22% pour les Treasuries. La dernière fois que les institutions étrangères détenaient plus d’or que de dette américaine, c’était en 1996. C’est LE fait structurel de cette histoire.
- Les banques centrales ont acheté 244 tonnes d’or au 1er trimestre 2026 (chiffres World Gold Council), le rythme trimestriel le plus rapide depuis plus d’un an, dans la continuité d’un régime d’environ 1000 tonnes par an depuis 3 ans, à peu près le double de la décennie précédente.
- La banque centrale chinoise en est à son 20e mois consécutif d’achats déclarés, avec près de 15 tonnes ajoutées en juin, son plus gros achat mensuel depuis 2023. Et elle a acheté la baisse, pas la hausse.
- L’or a été le premier poste d’exportation des États-Unis sur certains mois récents. En février, les exportations d’or non monétaire ont atteint 17,88 milliards de dollars, la première place sur plus de 1200 catégories de produits ce mois-là. Deux nuances importantes : c’est un phénomène de flux exceptionnel, pas la structure annuelle des exports américains (dominée par l’aérospatial et les hydrocarbures), et la destination principale reste la Suisse (plaque tournante du raffinage), même si Hong Kong monte vite.
- Le cours a fait des montagnes russes. Pour situer : l’once d’or (31,1 grammes) valait encore environ 2600$ fin 2024. Elle a culminé vers 5600$ fin janvier 2026, plus qu’un doublement en un an, avant une correction de plus de 25% sous les 4000$, le pire trimestre de l’or depuis 13 ans. Les banques centrales ont continué d’acheter pendant la chute.
Tout ça est réel, sourcé et vérifiable. Le mouvement de fond n’a pas besoin d’être exagéré pour être remarquable.
Ce que la Chine ferme… et ce qu’elle ouvre
Ce qui ferme le 24 juillet 2026
Non, la Chine n’a pas fermé “le commerce de l’or”, et personne ne va se retrouver privé d’accès au métal. Ce qui ferme réellement : les grandes banques chinoises (ICBC en tête, suivie de Postal Savings Bank, Ping An et Guangfa) arrêtent le trading d’or “papier” avec effet de levier pour les particuliers, c’est-à-dire des contrats qui suivent le cours de l’or sans qu’aucun métal ne change de mains, amplifiés par de l’argent emprunté. Ces produits, adossés à la bourse de l’or de Shanghai, ferment après le 24 juillet 2026. Les clients ont le choix : solder leurs positions ou prendre livraison du métal physique. L’achat d’or physique, les plans d’épargne en or et les ETF adossés au métal ne sont pas concernés.
Le motif officiel est crédible : protéger les épargnants de la volatilité (le pic à 5600$ suivi d’une chute de 25%+ a fait des dégâts), avec en mémoire le scandale de 2020 où des particuliers chinois avaient été laminés par un produit pétrolier de la Bank of China lors du passage des cours en négatif.
Ce qui a ouvert le 7 juillet 2026
Deux semaines et demie avant cette fermeture, Hong Kong a lancé l’essai de son système central de compensation et de règlement de l’or : une société publique de clearing, la Bank of China Hong Kong comme dépositaire, un “Delivery Connect” qui relie les coffres de Hong Kong à la bourse de Shanghai, un objectif de capacité de stockage multiplié par 10 (de 200 à plus de 2000 tonnes), et même un nouveau benchmark de prix, le HAU, déjà coté sur Bloomberg.
C’est ici que l’histoire devient sérieuse : d’un côté on décourage l’or-créance spéculatif, de l’autre on construit l’infrastructure d’un marché de l’or réglé en métal physique, en Asie, hors de Londres et New York. Que ce soit une stratégie coordonnée pour arrimer le yuan à l’or reste une hypothèse : personne à Pékin n’a publié le plan. Mais le calendrier est réel, et l’infrastructure, elle, est en béton.
D’où sortent les “38 000 dollars” (et pourquoi ce n’est pas une prévision)
Le chiffre choc vient de l’analyste américain Luke Gromen, et le calcul tient sur un ticket de métro : l’excédent commercial chinois 2025 (environ 1189 milliards de dollars) divisé par les importations d’or chinoises (environ 975 tonnes, soit 31,3 millions d’onces) donne environ 37 900$ l’once. Autrement dit : SI la Chine voulait régler 100% de son excédent commercial en or, au rythme actuel de ses importations, il faudrait que l’once vaille ce prix-là.
Tu vois le problème : c’est un ratio théorique, pas un prix cible. Rien n’oblige un excédent commercial à se régler en or, ni à 100%, ni demain. Gromen lui-même a produit une version à 22 000$ avec les chiffres 2024, et parle d’un horizon de plus d’une décennie.
Autre confusion classique : mélanger les importations d’or de la Chine (le pays entier : bijoutiers, particuliers, industrie) avec les achats de sa banque centrale. En avril par exemple, la banque centrale a déclaré environ 8 tonnes d’achats quand le pays en importait environ 157. L’écart est réel et nourrit toutes les spéculations sur des achats officiels non déclarés, mais l’interprétation reste débattue : en faire “la preuve” d’une accumulation secrète 10 à 15 fois supérieure aux chiffres officiels, c’est franchir la ligne entre fait et fantasme.
Le trilemme du dollar, et la contradiction que personne ne cite
La thèse macro derrière tout ça : les États-Unis voudraient réindustrialiser (droits de douane, “économie hamiltonienne”), protéger le pouvoir d’achat ET garder un dollar fort, or ces trois objectifs seraient incompatibles. Conclusion souvent tirée : Washington sacrifiera le dollar, et l’or servira de soupape.
L’ancrage factuel existe : le secrétaire au Trésor Scott Bessent a bien publié fin juin une tribune dans le Wall Street Journal invoquant Alexander Hamilton et posant 5 principes de “l’art de gouverner économique” américain. Mais voici le détail presque toujours passé sous silence : l’un de ces 5 principes est le maintien actif du leadership du dollar. Le document brandi comme preuve du sacrifice du dollar affirme littéralement le contraire. Ça ne clôt pas le débat (ce que dit un Trésor et ce qu’il fait sont deux choses), mais bâtir une thèse sur un texte en omettant le passage qui la contredit, c’est du storytelling, pas de l’analyse.
Même registre pour la “réévaluation de l’or américain” : oui, l’or du Trésor US (261 millions d’onces, soit environ 8133 tonnes) est comptabilisé à 42,22$ l’once depuis 1973, soit 11 milliards au bilan contre environ 1000 milliards au prix de marché. Oui, l’économiste Judy Shelton propose des bons du Trésor à 50 ans convertibles en or. Mais ce sont des propositions et des débats, pas des décisions. Le lancement symbolique fantasmé pour le 4 juillet n’a pas eu lieu.
Ce que ça change (ou pas) pour notre portefeuille
Ma lecture, une fois le tri fait : le mouvement de fond est réel. Les banques centrales, Chine en tête, réduisent structurellement leur dépendance au dollar et l’or est redevenu un actif de réserve de premier plan, pour la première fois depuis 30 ans. C’est un signal d’allocation, pas un signal de trading.
- L’or reste surtout une assurance. Une poche de 5 à 10% du patrimoine financier se défend comme couverture contre le risque monétaire. Construire une allocation sur un scénario à 38 000$, non. Si le scénario ne se réalise pas, tu auras surpayé une assurance ; les titres chocs, eux, auront déjà fait leurs vues. J’en parlais déjà dans mon article sur l’allocation de capital : pas de formule magique, et sûrement pas venue d’un titre YouTube.
- Physique ou papier : la leçon chinoise vaut pour nous. Ce que Pékin reproche à l’or papier à levier (une créance sur une contrepartie, pas du métal), pose-toi la même question sur tes propres supports : un ETC or (Exchange Traded Commodity, le tracker or coté en bourse) est une créance structurée (généralement adossée à du métal alloué, lis le prospectus), un “compte or” bancaire est une ligne comptable, une pièce dans un coffre est à toi. Chaque étage a son usage, ses frais et son risque de contrepartie : sache juste sur lequel tu es.
- La thèse se juge sur les fondamentaux, l’entrée se joue sur le cours. Les deux courbes qui valident le mouvement de fond : les achats trimestriels des banques centrales (publiés par le World Gold Council) et la montée du règlement physique asiatique (le benchmark HAU). Tant qu’elles montent, la thèse tient. Le cours, lui, sert à échelonner les entrées : c’est ce que je fais moi-même sur un ETF or, une première cartouche fin mars après la correction, en assumant qu’elle pouvait aller plus bas, puis une deuxième mi-juin sous les 4000$. La patience paye. Les deux prises de position ont été partagées en temps réel avec les membres de mon programme Fast-Track Investor. Ce mouvement s’inscrit dans ma théorie de la vitre fêlée : les craquelures s’élargissent rarement en ligne droite.
🚨 La checklist anti-titre choc (réutilisable sur n’importe quelle “prédiction” virale)
- Qui fait la prédiction ? Un analyste nommé avec un historique, ou “some analysts” ?
- Quel calcul ? Les 38 000$ = un excédent divisé par des tonnes. Refais toujours la division toi-même.
- Quel horizon ? Un “plus d’une décennie” glissé en petits caractères change tout.
- Qui contredit ? Un contenu mono-source, sans avocat du diable, est un pitch, pas une analyse.
- Le détail qui tue : vérifie un chiffre au hasard. Une source qui se trompe d’un facteur 10 sur une donnée vérifiable en 30 secondes te dit quelque chose sur la fiabilité du reste.
- L’auteur a-t-il investi son propre argent dans ce qu’il te présente ? Pose toujours la question, la réponse est souvent surprenante.
En résumé
La dédollarisation par l’or n’est plus une théorie de forum : elle est dans les chiffres officiels des banques centrales et dans le béton des coffres de Hong Kong. Mais entre ce mouvement de fond, réel et lent, et un cours à 38 000$ vendu en titre choc, il y a exactement la distance entre investir et spéculer. Chez Fast-Track Investor, c’est ce tri-là qu’on fait chaque semaine sur les marchés et les opportunités : les faits d’abord, l’allocation ensuite.
Ces informations sont fournies à titre pédagogique et ne constituent pas un conseil en investissement. Fais tes propres recherches et consulte un professionnel pour ta situation personnelle.


