Dans InvestorX, mon club d’investissement startup, les dossiers qui arrivent sur la table sont déjà excellents dans leur grande majorité. Parce que notre thèse d’investissement consiste à chasser dans les entonnoirs les plus sélectifs au monde. Le Speedrun d’Andreessen Horowitz (a16z), pour ne citer que lui, a reçu plus de 19 000 candidatures sur sa dernière cohorte et en a retenu moins de 0,4% (50 à 70 startups). Les mauvaises histoires, je les vois ailleurs : dans les sollicitations qui atterrissent en direct dans ma boîte email ou en message LinkedIn. Souvent un produit correct, parfois une vraie équipe… et une histoire racontée aux investisseurs qui ne tient pas debout.

Ces dossiers-là, tu les reçois toi aussi : un fondateur croisé dans un dîner, un message LinkedIn, une “opportunité à ne pas rater”. Ce récit qu’on te sert porte un nom dans le jargon du capital-risque : l’equity story. C’est elle qui explique qu’à revenus comparables, deux startups peuvent lever à des valorisations du simple au triple. Nous devons apprendre à la juger, parce qu’une histoire mal construite se paie toujours au même endroit : dans notre poche.

Une equity story, c’est quoi exactement ?

La définition : le récit qui justifie la valeur future du capital

Une equity story est le récit structuré par lequel une entreprise explique pourquoi une part de son capital vaudra nettement plus demain qu’aujourd’hui. Au-delà du produit, elle montre pourquoi l’action va s’apprécier.

Une equity story complète tient en cinq chapitres : un problème massif et douloureux, un marché assez profond pour porter l’ambition, un avantage qui explique pourquoi cette équipe va gagner, une trajectoire chiffrée qui relie le présent à la promesse, et une sortie : qui rachètera, ou quel chemin mène à la Bourse. Chacun de ces cinq chapitres est indispensable : s’il en manque un seul, la thèse d’investissement se réduit à une jolie présentation.

Ce que ce n’est pas (et la nuance VC / PE)

L’equity story n’est ni le pitch produit (qui s’adresse à un client), ni le business plan (un document de gestion interne), ni du storytelling émotionnel. C’est un argumentaire d’investissement, destiné à celui qui achète du capital.

La mécanique est la même en Venture Capital (capital-risque) et en Private Equity (capital-investissement), seuls les horizons changent. En VC, l’histoire doit rendre crédible une hypercroissance et une sortie à x10, x50, x100 : c’est la loi de puissance, la majorité des lignes d’un portefeuille meurent et une poignée paie pour toutes les autres. En PE, sur des sociétés matures, l’histoire raconte une création de valeur opérationnelle : améliorer les marges, consolider un secteur, puis revendre à un multiple d’EBITDA supérieur. Dans les deux cas, la question finale est identique : qui achètera ta part plus cher, et pourquoi ?

Pourquoi l’equity story pèse directement sur la valorisation

En early-stage, la valorisation est le prix d’une histoire crédible

Sur une société cotée, la valorisation s’appuie sur des années de comptes publiés, dans la plupart des cas 😅. Sur une startup en amorçage, il n’y a presque rien : pas d’historique, peu de comparables, des revenus embryonnaires. Nous achetons une option sur un futur, dont le prix est fixé par la crédibilité du récit, preuves à l’appui.

Les chiffres du métier expliquent l’exigence des fonds : selon l’étude de Correlation Ventures (juillet 2023), près d’un financement VC sur deux perd de l’argent, et moins de 4% du capital investi rend plus de 10 fois la mise. Un investisseur professionnel qui sait cela ne peut financer que des histoires capables, si elles se réalisent, de rendre le portefeuille entier. Une equity story qui plafonne à “une belle PME rentable” peut décrire une excellente entreprise : elle sera pourtant refusée par tous les VC, car elle ne raconte pas un x10.

Un exemple : 500 k€ d’ARR, deux valorisations du simple au triple

Prenons deux SaaS B2B affichant chacun 500 k€ d’ARR (revenu récurrent annuel). Mêmes revenus, deux histoires.

  • SaaS A : un outil apprécié, des clients français, mais un récit flou : marché adressable incertain, churn non maîtrisé, aucune vision de sortie. Il lève 1 M€ à 4 M€ pré-money (la valeur retenue avant injection des fonds), soit 5 M€ post-money.
  • SaaS B : même ARR, mais une rétention nette de 115% (les clients existants dépensent plus chaque année), un marché américain documenté client par client, et trois comparables rachetés récemment par des consolidateurs du secteur. Il lève 3 M€ à 12 M€ pré-money, soit 15 M€ post-money.

📊 Maintenant, mesurons ce que le prix d’entrée fait à notre multiple. Avec un ticket de 10 000 € et un rachat des deux boîtes à 40 M€ quelques années plus tard (avant dilution des tours suivants, pour isoler l’effet prix) :

  • Dans SaaS A, ton ticket représente 0,2% du capital : il vaut 80 000 € à la sortie, soit x8.
  • Dans SaaS B, il représente 0,067% : il vaut 26 700 €, soit x2,7.

Une précision qui vaut de l’argent : ces multiples supposent une répartition au pro-rata du capital, ce qui n’est vrai que si le prix de sortie dépasse largement les capitaux levés. Si la boîte a levé 35 M€ au total avant cet exit à 40 M€, la préférence de liquidation des fonds (ils récupèrent leur mise en premier, mécanique que j’ai détaillée dans un guide dédié) ne laisse que 5 M€ à partager entre les actions ordinaires (fondateurs et business angels) : ton x8 fond comme neige au soleil, et peut même frôler l’opération blanche.

Retenons la mécanique : à sortie égale, c’est le prix d’entrée qui fait le multiple. Une equity story brillante sert d’abord la startup, qui lève plus cher en se diluant moins. Pour nous investisseurs, la seule question est : “l’histoire justifie-t-elle ce prix, et que reste-t-il comme potentiel à ce prix ?”. Payer 12 M€ une histoire qui les vaut peut être un meilleur deal que payer 4 M€ une histoire qui ne vaut rien.

Les 5 tests pour juger une equity story

Ma grille de sélection à 7 critères, que j’ai déjà détaillée ici, juge la startup : fondateur, associés, valorisation, marché, exit… L’equity story relie ces critères. Le récit lui-même se juge avec 5 tests de cohérence.

  1. Preuves ou promesses ? Classe chaque affirmation du deck en trois piles : démontré (contrats signés, cohortes de rétention), plausible (extrapolation raisonnable), pure foi. Une bonne equity story assume elle-même cette distinction ; une mauvaise présente la foi comme du démontré.
  2. Les chiffres racontent-ils la même histoire que les slides ? Un récit d’hypercroissance avec un churn de 8% par mois est un récit contredit par ses propres métriques. Quand le texte et les métriques divergent, croyons les métriques.
  3. Le chapitre final existe-t-il ? Qui rachète, pourquoi, sur quels comparables, à quel multiple ? Une histoire sans sortie reste un projet. Ce n’est d’ailleurs pas forcément à la startup de nous servir ces réponses sur un plateau : c’est notre travail d’investisseur de chercher les comparables, d’identifier les acquéreurs possibles et de réfléchir au sujet. Et rappelons-nous deux choses : tant que ce n’est pas vendu, notre plus-value reste latente ; et le jour du rachat, la clause de drag-along (sortie forcée) du pacte nous fait suivre la décision des majoritaires, sans notre mot à dire.
  4. Le récit est-il stable dans le temps ? L’histoire d’aujourd’hui doit prolonger celle de la levée précédente. Pivoter est sain ; repartir d’une page blanche à chaque tour sans assumer le pivot précédent est un signal sur la lucidité du fondateur.
  5. La cap table et l’usage des fonds racontent-ils la même histoire ? Des fondateurs déjà dilués à 30% avant la série A contredisent un récit de conquête sur 10 ans. Et si le deck promet les États-Unis mais que 70% des fonds levés financent du marketing local, l’histoire officielle n’est pas celle qu’on te vend.

💣 Mauvaise equity story : ce que ça coûte vraiment

Les signaux d’alerte 🚨

La plupart du temps, le fondateur ne ment pas. Il se raconte l’histoire à lui-même avant de te la raconter. Ces signaux comptent parce qu’ils trahissent un récit que personne n’a challengé.

  • “Nous n’avons pas de concurrents” : la plupart du temps, soit le marché n’existe pas, soit le fondateur ne l’a pas regardé. L’exception existe, un marché qui émerge réellement d’une nouvelle technologie ou de conditions nouvelles ; dans ce cas, l’equity story doit justement démontrer pourquoi ce marché naît maintenant.
  • Le marché gonflé top-down : “1% d’un marché de 50 milliards” n’est pas une stratégie. Une histoire sérieuse construit son marché bottom-up : combien de clients, à quel panier.
  • Le récit qui change à chaque conversation : la cible, le modèle ou la géographie varient selon l’interlocuteur.
  • Pas de scénario de sortie clair et crédible, ou son contraire, la sortie fantasmée (“Google nous rachètera”) sans un seul comparable réel.

La facture pour l’investisseur

📉 Première facture : surpayer l’entrée. C’est notre exemple précédent : la même sortie à 40 M€ rapporte x8 ou x2,7 selon le prix payé. Une histoire enjolivée ne modifie pas la réalité de l’entreprise, elle ne fait que dégrader ton multiple.

Deuxième facture : le down round, un tour de table à valorisation en baisse. Reprenons notre SaaS B : s’il a levé à 15 M€ post-money sur une histoire trop belle et que la réalité rattrape le récit, la série A peut se conclure 18 mois plus tard à 8 M€. Double peine pour le business angel : la valeur de sa ligne chute, et si les fonds du tour précédent bénéficient d’une clause anti-dilution (le “ratchet” : dans sa version la plus dure, le full ratchet, leur part est recalculée comme s’ils étaient entrés au nouveau prix ; la version la plus courante, la moyenne pondérée, adoucit le calcul), la dilution supplémentaire est absorbée par ceux qui n’ont pas la clause : les fondateurs, les salariés… et nous, les petits porteurs. Selon la sévérité de la clause, une part de 0,067% peut fondre entre 0,045% et 0,03% sans qu’un seul euro nouveau soit entré pour toi.

Troisième facture, la plus sournoise : l’entreprise invendable. Une boîte qui n’a jamais construit son chapitre final n’a préparé ni acheteur naturel, ni métrique de rachat, ni process. Elle peut survivre, voire être rentable, pendant que notre ticket reste gelé pour une durée indéterminée. En non coté, l’immobilité peut être pire que la faillite.

Avant ton prochain ticket

Prenons le réflexe de la double lecture : d’abord la grille à 7 critères pour juger l’entreprise, puis les 5 tests ci-dessus pour juger le récit. Dix minutes suffisent, et elles filtrent l’essentiel des mauvaises histoires avant qu’elles ne coûtent un ticket. Tu restes libre d’investir au feeling ; mais alors c’est l’histoire qui te choisit, pas l’inverse.

Et si tu veux voir des equity stories déjà passées au tamis d’un entonnoir ultra-sélectif, c’est exactement ce que nous faisons dans InvestorX sur des startups issues des meilleurs incubateurs mondiaux, et ce que j’enseigne dans Fast-Track Investor pour apprendre à les décoder toi-même.

Cédric Tempestini

Cédric Tempestini

Pour ceux qui ont de l’argent. Deal Hunter, Investor, Serial Entrepreneur, BA, Author

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