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Si vous traînez sur les forums financiers ou que vous avez des amis dans la finance, vous avez peut-être vu passer des messages d’avertissement ces derniers temps. Des phrases comme « Soyez prudents » ou des commentaires plus crus comme « Le reverse repo part en couille ».

Pour 99% de la population, c’est du jargon incompréhensible. Pour les investisseurs avisés, c’est un signal d’alarme.

Ce n’est pas un indicateur boursier classique, mais un changement profond dans la “plomberie” du système financier. Le gigantesque “matelas de sécurité” financier de la Réserve Fédérale (Fed), qui a absorbé les chocs du système pendant des années, vient de disparaître.

Il a fondu de 2 700 milliards de dollars à presque zéro.

Dans cet article, je vais vous expliquer simplement ce qu’est le “reverse repo”, pourquoi son épuisement est le “canari dans la mine de charbon”, quels scénarios de crise cela rend crédibles, et surtout, comment positionner votre portefeuille en conséquence.

Qu’est-ce que le “Reverse Repo” (RRP) ?

Imaginez que vous êtes un très grand fonds d’investissement (un fonds monétaire, ou MMF) et que vous avez des milliards de dollars de cash en trop à la fin de la journée. Vous ne pouvez pas les garder sous un matelas, et les déposer à la banque comporte des risques (contrepartie, limites d’assurance, etc.).

La Réserve Fédérale vous propose alors un service : le Reverse Repo (ON RRP).

C’est tout simplement un parking à cash géant, sécurisé et géré par la Fed.

Le mécanisme : Vous “prêtez” votre cash à la Fed pour une nuit. En échange, la Fed vous donne en garantie un bon du Trésor américain. Le lendemain matin, la Fed vous rend votre cash, plus un petit intérêt.

Son utilité : Ce “parking” a servi d’immense soupape de sécurité (ou amortisseur). Lorsque la Fed a inondé l’économie de liquidités (le fameux Quantitative Easing ou QE), cet argent en excès s’est naturellement garé au RRP, évitant qu’il ne crée une instabilité majeure sur les marchés de prêts.

Pendant des mois, ce “parking” a donc absorbé des milliers de milliards de dollars, signalant un excès de liquidité. Aujourd’hui, il est vide.

Le mécanisme de la panne sèche

Comment un compte de 2 700 milliards de dollars s’est-il vidé en si peu de temps?

La réponse est une “double ponction” de liquidités :

  1. Le Resserrement de la Fed (QT) : La Fed a inversé la vapeur. Au lieu d’imprimer de l’argent (QE), elle en retire. Elle le fait via le Quantitative Tightening (QT), en laissant les obligations qu’elle détient arriver à échéance sans les réinvestir. Cela “aspire” littéralement le cash hors du système.
  2. Les Besoins de l’État US : Le Trésor américain a des déficits budgétaires colossaux (plus de 1 600 milliards de dollars par an). Pour financer ses dépenses, il doit émettre massivement de nouvelles dettes, principalement des bons du Trésor (T-bills) à court terme.

Voici ce qui s’est passé (l’Arbitrage) :

Les fonds monétaires (MMFs), qui garaient leur argent au RRP, ont vu que les nouveaux T-bills émis par le Trésor offraient un taux d’intérêt légèrement meilleur.

Ils ont donc, logiquement, retiré leur argent du RRP pour acheter ces T-bills.

Le résultat est un simple transfert : le cash a quitté l’amortisseur (le RRP) pour aller financer le déficit de l’État (le compte en banque du Trésor, ou TGA).

Le Problème?

Maintenant, l’amortisseur est vide. Le “matelas de sécurité” a disparu.

Désormais, chaque dollar de nouvelle dette émise par le Trésor et chaque dollar retiré par le QT de la Fed est ponctionné directement dans les réserves des banques commerciales. La plomberie est sous tension directe, sans aucun jeu.

Scénarios de crise : ce qui peut céder

Le système financier est devenu fragile. Il n’y a plus de marge d’erreur. Deux scénarios de crise deviennent crédibles.

Scénario 1 : Le “Repo Spike” (crise de liquidité)

C’est la menace la plus immédiate. C’est ce qui s’est passé en septembre 2019.

  • Le Déclencheur : Les réserves des banques deviennent trop faibles. Un jour, il y a une demande de cash plus forte que d’habitude (fin de mois, paiement d’impôts, grosse émission de dette).
  • La Crise : Les banques qui ont besoin de cash au jour le jour ne trouvent pas de prêteurs. Elles paniquent et sont prêtes à payer n’importe quel prix. Les taux d’intérêt au jour le jour (le “loyer” de l’argent pour une nuit) explosent, passant de 2 % à 10 % en quelques heures.
  • Signes Actuels : Je vois déjà des tensions. Les taux de prêt (SOFR) flirtent avec les taux directeurs de la Fed, et les banques ont récemment utilisé en masse l’autre guichet d’urgence de la Fed, le Standing Repo Facility (SRF), pour emprunter du cash en urgence (plus de 50 milliards de dollars en une journée fin octobre 2025), un signal que la liquidité se raréfie.

Scénario 2 : L’effet domino (crise bancaire)

Ce scénario est plus lent, mais plus destructeur. Il combine la crise de liquidité avec les faiblesses cachées du système bancaire.

  1. Les Pertes Latentes : À cause de la hausse rapide des taux en 2022-2023, les banques (surtout régionales) sont assises sur des centaines de milliards de dollars de pertes “latentes” (non réalisées) sur leurs portefeuilles d’anciennes obligations. C’est ce qui a coulé la Silicon Valley Bank (SVB).
  2. Le Mur de la Dette (CRE) : Un “mur de maturité” de plus de 1 500 milliards de dollars de prêts immobiliers commerciaux (CRE) arrive à échéance en 2025-2026. Ces prêts, contractés à taux bas, doivent être refinancés à des taux beaucoup plus élevés, alors que la valeur des bureaux s’effondre.
  3. L’Effet Domino :
    • Les promoteurs immobiliers commencent à faire faillite (défauts sur le CRE).
    • Les banques régionales, qui sont exposées à hauteur de 30-44% de leurs actifs au CRE, subissent des pertes massives.
    • Les déposants s’inquiètent (comme chez SVB) et retirent leur argent.
    • Pour rembourser les déposants, les banques sont forcées de vendre leurs anciennes obligations et de transformer leurs pertes latentes en pertes réelles, détruisant leur capital.
    • La crise de liquidité devient une crise de solvabilité.

Les conséquences d’une crise systémique

Si l’un de ces scénarios se matérialise, les conséquences se propagent à l’ensemble de l’économie :

  • Sur les Marchés : Chute brutale des marchés actions (comme en 2008), panique sur les marchés du crédit (“dash for cash”), et gel des financements.
  • Sur les Banques : Un “credit crunch” sévère. Les banques, en mode survie, arrêtent de prêter de l’argent. Les faillites bancaires deviennent possibles.
  • Sur l’Économie Réelle : Sans crédit, les PME ne peuvent plus financer leurs opérations et les ménages ne peuvent plus acheter de maisons ou de voitures. Cela mène à une récession profonde et à une hausse du chômage.

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Face à une fragilité systémique, le but n’est pas de tout vendre en panique, mais de construire un portefeuille résilient. Aucun actif n’est une garantie absolue ; la diversification est la seule vraie stratégie.

Voici les actifs historiquement considérés comme des “valeurs refuges” (safe havens) en temps de crise.

1. Liquidités et équivalents de trésorerie

En cas de crise de liquidité, “le cash est roi”. Avoir des liquidités vous protège de la volatilité et vous permet d’acheter des actifs de qualité à bas prix.

  • Options : Comptes d’épargne à haut rendement, fonds monétaires, certificats de dépôt (CD) à court terme pour verrouiller un taux avant que la Fed ne soit forcée de les baisser en urgence.

2. Obligations d’État de haute qualité

C’est la “fuite vers la sécurité” (flight to safety) classique. En cas de panique, les investisseurs vendent leurs actions pour acheter la dette la plus sûre au monde.

  • Options : Les bons du Trésor américain (U.S. Treasuries), en particulier à court terme (T-bills), sont les plus recherchés. Leur prix a tendance à monter (et leur rendement à baisser) pendant les crises. Les TIPS (obligations protégées contre l’inflation) peuvent aussi être judicieux si la crise s’accompagne d’inflation.

3. Métaux précieux

C’est l’assurance ultime contre une crise systémique (une perte de confiance dans le système lui-même).

  • Options : L’Or (Gold). Sa valeur ne dépend d’aucune promesse de paiement (pas de risque de contrepartie). Il n’est pas directement influencé par les décisions de taux des banques centrales et a historiquement bien performé lors des crises financières, comme en 2008-2009. Il sert d’assurance contre l’instabilité.

4. Actions défensives (secteurs non-cycliques)

Même en récession, les gens continuent de payer leurs factures d’électricité, d’acheter du dentifrice et d’aller chez le médecin. Les entreprises de ces secteurs sont dites “défensives” car leurs revenus sont stables.

  • Secteurs : Services aux collectivités (Utilities), Biens de consommation de base (Consumer Staples), et Santé (Healthcare). Ces entreprises ont tendance à verser des dividendes solides et à mieux résister aux baisses du marché.

5. Une note sur les devises et les cryptomonnaies

  • Devises : Le Dollar US (USD), le Franc Suisse (CHF) et le Yen Japonais (JPY) sont des devises refuges traditionnelles. Paradoxalement, même lors d’une crise née aux États-Unis, les investisseurs mondiaux se ruent souvent sur le Dollar par défaut, car c’est la monnaie la plus liquide du monde.
  • Cryptomonnaies : Certains présentent le Bitcoin comme un “or numérique”. Cependant, cette thèse n’est pas encore prouvée en temps de crise. Historiquement, lors des fortes baisses de marché, le Bitcoin a eu tendance à chuter en tandem avec les actifs à risque comme les actions (S&P 500), augmentant le risque du portefeuille au lieu de le réduire. Son rôle de valeur refuge est, au mieux, très débattu.

La réponse de la Fed – la fin du “drainage”

Face à cette situation, la question évidente est : la Fed voit-elle ce que nous voyons?

La réponse est oui. Les “fissures dans la plomberie” sont devenues trop visibles pour être ignorées.

Fin octobre 2025, des tensions aiguës sont apparues sur les marchés monétaires. Les taux de prêt au jour le jour (repo) ont commencé à grimper, s’échangeant au-dessus des taux directeurs de la Fed, un signe clair de raréfaction du cash. Le point culminant a été l’utilisation record du Standing Repo Facility (SRF) – le guichet d’urgence de la Fed – qui a prêté plus de 50 milliards de dollars aux banques en une seule journée le 31 octobre 2025, la plus forte utilisation depuis sa création.

En réponse directe à ces signaux de détresse, la Fed a agi lors de sa réunion des 28 et 29 octobre 2025 :

  • Elle a (de nouveau) baissé ses taux : La Fed a réduit son taux directeur de 0,25 % pour le ramener dans une fourchette de 3,75 % à 4,00 %.
  • Elle a mis fin au Resserrement Quantitatif (QT) : C’est la décision la plus importante. La Fed a officiellement annoncé qu’elle mettrait fin à la réduction de son bilan à partir du 1er décembre 2025.

Pourquoi cette décision est-elle cruciale?

En mettant fin au QT, la Fed ferme l’un des deux “robinets” qui drainaient la liquidité du système. Le président de la Fed, Jerome Powell, a justifié cette décision en déclarant que les réserves bancaires n’étaient plus “abondantes” mais simplement “amples”. C’est un aveu que le système approchait du niveau de réserves “rares” qui avait provoqué la crise de 2019.

Il ne s’agit pas d’un pivot vers un assouplissement agressif (comme le QE), mais plutôt d’une manœuvre défensive pour empêcher la plomberie de céder. La Fed stoppe l’hémorragie de liquidités.

Concrètement, la Fed va désormais maintenir la taille de son bilan stable. Elle continuera à laisser les obligations hypothécaires (MBS) arriver à échéance, mais elle réinvestira cet argent en achetant des bons du Trésor (T-bills). L’effet net sur la liquidité totale sera nul, mais cela permettra de stabiliser le niveau des réserves bancaires.

Pour les investisseurs, cette décision confirme la thèse de cet article : la fragilité était bien réelle. La fin du QT élimine un vent contraire majeur pour les marchés et pourrait soutenir les actifs à risque (comme les actions), qui n’auront plus à se battre contre un “drainage” constant de liquidités par la banque centrale.

Conclusion : la marge d’erreur a disparu

L’épuisement du “parking à cash” de la Fed n’est pas la crise elle-même. C’est le signal que l’amortisseur a été retiré. La “marge d’erreur” du système financier a disparu.

Chaque choc, qu’il provienne d’une émission de dette du Trésor, d’une faillite dans l’immobilier commercial ou d’un événement géopolitique, frappera désormais le système sans protection.

Pour les investisseurs, le message “Soyez prudents” n’a jamais été aussi pertinent. Il ne s’agit pas de prédire le jour exact d’une crise, mais de reconnaître la fragilité de la structure et de s’assurer que son portefeuille est bâti pour résister à la tempête.

Cédric Tempestini

Cédric Tempestini

Pour ceux qui ont de l’argent. Deal Hunter, Investor, Serial Entrepreneur, BA, Author

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